Bittô

(Poème d’Anna de Noailles)

Le bourdonnant été, doré comme du miel
Parfumé de citrons, de résine et de menthe
Balance au vent sucré son rêve sensuel
Et baigne son visage au clair de l’eau dormante

Les pesants papillons ont alangui les fleurs
Le cytise odorant et la belle mélisse
Infusent doucement dans la grande chaleur
Le soleil joue et luit sur les écorces lisses

Les branches des sureaux et des figuiers mûris
S’emplissent du remous des abeilles fidèles…
Comme le jour est gai, comme la plaine rit !
Les prés chauds et roussis crépitent d’un bruit d’ailes

Voici qu’on voit venir, le soleil sur les yeux
La petite Bittô, la danseuse aux crotales
La blancheur du chemin plaît à ses pieds joyeux
Que la poussière brûle au travers des sandales

Son voile est de lin vert comme un nouveau raisin
Sa robe est attachée à son épaule frêle
La beauté du matin enorgueillit son sein
Et son cœur est content comme une sauterelle

Ses boîtes de parfums et son petit miroir
Font un bruit de cailloux au fond de sa corbeille
Elle danse en marchant et s’amuse de voir
Des bords de chaque fleur s’envoler des abeilles

Ah ! Bittô

Quel désir mène tes pieds distraits
Aux dangereux sentiers de la campagne ardente ?
D’invisibles Éros habitent les forêts
Et des poisons subtils montent du cœur des plantes

Retourne te mêler aux travaux du matin
Car l’heure de midi promptement s’achemine
Ou bien va regarder dans ton petit jardin
Si la nuit a mûri les vertes aubergines…

Mais, rieuse et nouant ses deux mains à son cou
Bittô n’écoute pas les prudentes paroles
Le vent joueur s’enroule autour de ses genoux
Et fait un bruit soyeux comme un ruban qui vole

Le baume végétal qui flotte dans l’air bleu
Enduit d’un miel léger son âme complaisante
Elle vient, au travers des épis onduleux
S’asseoir près d’un étang où rêve l’eau luisante

Avides de s’unir au glorieux été
La pivoine touffue et l’anémone rose
Se pâment de désir et semblent rejeter
Le lâche vêtement des corolles décloses

Quelle silencieuse et palpitante ardeur
Rôde autour de vos pieds, vous guette et vous accueille
Bittô ? Le soleil gonfle et mûrit votre cœur
Votre cœur est tremblant comme un buisson de feuilles

Du flanc de la colline où le cassis bleuit
Voici Citron, qui vient faire boire ses chèvres
A l’étang où Bittô, sous la feuille qui luit
S’amuse à retenir l’eau vive entre ses lèvres

Il s’est approché d’elle, il lui dit :  » Ma Bittô
Prends ce fromage, blanc et rond comme la lune
La noix que j’ai sculptée au bout de mon couteau
Et le panier de jonc où je mettais mes prunes. « 

Il lui fait de hardis et timides serments
Il l’entoure, il la presse, il tient ses mains, il joue…
– Et Bittô, déjà lasse et faible infiniment
Se couche dans ses bras et lui baise la joue…

Comme elle est grave et pâle après l’âpre union !

Ô vous

dont la pudeur tristement fut surprise
Tendre corps plein de trouble et de confusion
Bittô, je vous dirai votre grande méprise

Le rude et lourd baiser dont parlent les chansons
Ne guérit pas le mal dont vous étiez atteinte
Votre langueur venait de la verte saison
Du parfum des mûriers et des chauds térébinthes

Pensant vous délasser d’un tourment inconnu
Qui vous venait des champs, des feuilles, de la terre,
Vous avez sans prudence attaché vos bras nus
Au cou du chevrier dont l’étreinte est amère

Amoureuse du jour vivant et de clarté,
Vous avez cru pouvoir apaiser sur sa bouche,
Diseuse de mensonge et de frivolités,
Votre désir de l’air, des fleurs, de l’eau farouche ;

Sentant que votre cœur, si lourd et si dolent,
Pesait à votre sein comme un nid aux ramures,
Vous avez cru qu’aux mains du berger violent
Il pourrait s’effeuiller comme une rose mûre…

Ah ! Bittô,

quelle ardeur et quelle volupté
Auraient donc pu guérir votre malaise insigne ?
L’amant que vous vouliez, c’était le tendre Été
Saturé d’aromate et de l’odeur des vignes !

Anna de Noailles