A la nuit.

L'inconnue de la nuit de venise

L’inconnue de la nuit de Venise.

À la nuit

(Poème d’Anna de Noailles)

Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand cœur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être,

Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon cœur bondissant, ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l’œil argente les cailloux,
Ce cœur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux,
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.

Vois mon cœur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce cœur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…

Anna de Noailles.

 

Petit mot sur l’auteur

L’œuvre d’Anna de Noailles se compose essentiellement d’une autobiographie, de romans (3) et d’un grand nombre de poèmes. Elle possède une style bien particulier articulé autour d’un lyrisme passionné et exalté. Elle développe ses textes dans un français impeccable qui exaltent dans une œuvre très personnelle les thèmes universels de la poésie. C’est ainsi qu’elle visite l’amour, la nature et la mort.

Dans les années 1900, son salon de l’avenue Hoche attire l’élite intellectuelle, littéraire et artistique de l’époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l’abbé Mugnier ou encore Max Jacob. C’est également une amie proche de Clemenceau.

En 1904, avec d’autres femmes telles que Mme Alphonse Daudet et Judith Gautier (la fille de Théophile Gautier), Anna de Noailles créa le prix « Vie Heureuse », issu de la revue du même nom, qui deviendra plus tard le prix Fémina, récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie.

Combat contre la peine.

La duchesse, le soir, avec sa peine

La duchesse, le soir, avec sa peine.

Combat contre la peine

Pour ma petite sœur des bois…

 

Quand tu auras de la peine, à ne plus savoir quoi faire,
Laisse les larmes s’écouler, laisse ton regard s’envoler.
Il te mènera sur la terre, voir au delà des frontières,
Comme le monde est beau, même si tu as le cœur gros.

Tu es né dans une ère, qui aura connue la guerre,
Laisse le temps et ses méfaits, oublier tous ces maux.
Lui aussi à sa manière, à des griffures solitaires,
Il soignera seul ses douleurs, doucement et sans un mot.

Tu souffres, tu désespères, sûr ton cœur n’est pas en pierre,
Tu penses souvent au passé, comme il est lourd à porter.
Tu auras connu naguère, bien des moments suicidaires,
Tu as connu des salauds, et parfois même des bourreaux.

Mais un jour, s’enfuit la peine, et tout paraît renaître,
Laisse le bonheur t’emporter, oublie les choses du passé.
Tu les oublieras sans peine, comme un gène héréditaire,
Ton âme comme dans un étau, respirera à nouveau.

Là, coulera dans tes veines, la force que tu possèdes,
Elle t’aidera à remonter, pour que tu puisses affronter,
Certains moments de tempête, inévitables en hiver,
Que tu peux prendre d’assaut, sans peur, comme un commando.

Cette force est dans ton être, il suffit qu’elle renaisse,
Laisse la se réveiller, laisse la te diriger.
Prends les choses de main de maître, dit non quand il faut le faire.
Tu es un grand oiseau, regarde les choses d’en haut.

Je ne serais plus là peut être, mais écoute mon conseil,
Surtout n’accepte jamais, même si l’on veut te pousser,
A faire une chose contraire, à ce que tu voudrais faire.
Il y a toujours des bourreaux, et toujours les mêmes salauds.

Erick de Noailles.